OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Un vrai chef pour 2012 http://owni.fr/2012/01/19/un-vrai-chef-pour-2012/ http://owni.fr/2012/01/19/un-vrai-chef-pour-2012/#comments Thu, 19 Jan 2012 16:24:32 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=94571

Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.

Alexis de Tocqueville

Il arrive que des informations se croisent au bout de chaînes causales apparemment si indépendantes, qu’on en vient à penser que leur conjonction relève du hasard pur, selon la définition qu’en donnait Cournot. Ainsi, il y a peu, un hebdomadaire demandait en grosses lettres à sa Une : ” Hollande est-il un vrai chef ? “, sur le ton du soupçon qui sous-entend qu’un homme politique digne de ce nom doit savoir diriger sans trembler.

Au même moment les médias unanimes évoquaient les “guerre des chefs” dans les partis politiques. Alors que je commençais à écrire pour OWNI sur ce thème dans le fil de mes chroniques précédentes, la nouvelle de la condamnation de Jacques Chirac tombait. Aucun rapport direct, bien sûr. Et puis, en y réfléchissant bien : et si ces deux éléments étaient liés entre eux de façon souterraine ?

Reprenons les choses de plus haut. La campagne électorale présidentielle en cours est l’occasion d’un usage récurrent sans précédent du mot ” chef “. A propos de François Hollande, en fait, le journal induit une comparaison : par les temps qui courent, on sait que Nicolas Sarkozy sait décider contre l’avis de son peuple ; il l’avait fait à propos du Traité de Lisbonne que les citoyens avaient rejeté par référendum, il prétend le refaire à propos de la “règle d’or” qui inscrirait dans la Constitution la nécessité de l’austérité et du démantèlement des services publics.

Ainsi il se comporte en vrai “chef ” : le peuple peut crier et défiler, il ne sait pas ce qui est bon pour lui, il n’a pas la “science” du pouvoir. Si un autre Président s’engageait à le consulter, il serait irresponsable. Il faut de vrais “chefs” comme en Italie ou en Grèce désormais. Des décideurs qui ne sacrifient pas leurs décisions à la démocratie. De ces chefs dont Rousseau disait qu’ils s’accoutument “à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l’État” et à considérer les citoyens “comme du bétail “.

Ainsi, tout se passe comme si les citoyens français étaient invités au printemps prochain à se donner un nouveau “chef “, comme un troupeau perdu sans berger (et chiens de bergers à l’occasion). Toute la campagne présidentielle en cours est marquée par ce thème central : qui est le mieux placé pour imposer une règle financière qui inscrive dans la Constitution l’illégalité du progrès social ? Qui est le mieux placé pour imposer l’austérité que cela suppose ? Qui est le mieux placé pour imposer une régression des services publics ? Qui s’engage à ne plus recruter d’enseignants et à ne plus les former ni les inspecter ? Etc. Seul un vrai “chef ” saura infliger au peuple ce que pourtant il refuse, et il est sans précédent que ce cynisme en fasse un argument électoral dans lequel on espère que le peuple verra son salut. N’est-ce pas de nous que parlait déjà Alexis de Tocqueville lorsqu’il écrivait que ” dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent” ?

Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

En France, la politique serait-elle devenue exclusivement le moyen pour le peuple d’abandonner son sort à une personne ? Serait-il devenu une sorte d’évidence de considérer que le peuple est trop ignorant pour juger les possibles, et qu’il n’a d’autre capacité démocratique que celle qui l’autorise tous les cinq ans à déléguer tous ses pouvoirs à un ” chef ” ? Derrière tout cela n’y a-t-il pas l’idée que gouverner la société est affaire de quelques personnes formées pour la chose, ou désignées pour s’en occuper de la hauteur vertigineuse à laquelle nos institutions font accéder les dirigeants ?

On oublie trop souvent que les institutions françaises font partie de celles qui confèrent le plus de pouvoirs et qui, en même temps, protègent le mieux, lorsqu’elles trahissent leurs devoirs, les personnes qui en bénéficient. Comment s’étonner alors qu’un véritable sentiment d’impunité s’en emparent, ayant la possibilité de ne jamais rencontrer un juge, mais aussi celle de déplacer, remplacer les magistrats susceptibles d’instruire les affaires ? Comment s’étonner que les princes qui nous dirigent ricochent de scandale en scandale, lorsque la loi appelle ” détournement de bien public” ce qu’ils finissent par considérer comme un bien privé, un “bien de famille” selon les termes de Rousseau ?

Du coup, cette condamnation d’un ancien président de la République est vécue par les tenants de ce système politique comme un affront, une triste nouvelle pour un vieillard déclinant, un regrettable précédent. A-t-on jamais vu un berger mis en cause par quelques brebis galeuses de son troupeau ? Quoi qu’il en soit, ceux qui s’offusquent des fautes commises par les gouvernants et ceux qui s’offusquent que ces fautes soient punies ne doivent pas oublier qu’au fond, par-delà cette sentence des juges, c’est bien l’idée même que le suffrage confère du pouvoir à des “chefs” qui doit concentrer la réflexion de tout citoyen épris de liberté.

Comme quoi, finalement, ces nouvelles qui semblaient se croiser par hasard ont en commun un certain esprit de l’époque, une tentation de servilité à laquelle il est faux qu’on ne puisse résister. Le corollaire du dévoiement de la démocratie par une ” représentation ” qui ôte la souveraineté aux citoyens, c’est bien un déréglementation générale de la “chose commune”, la République, par une déréglementation essentielle de la démocratie. Encore une fois.

Lorsque l’argument suprême d’une campagne électorale devient la promesse du chef de tenir tête aux citoyens du haut du pouvoir, il ne reste aux citoyens que la possibilité d’organiser, de débattre, d’exprimer “en bas” l’exigence de formes nouvelles de vie politique. Rien ne fait plus peur aux ” chefs ” que la démocratie active, pratique, tenace, têtue, et ingénieuse.

NB : A lire, de toute urgence, tous les ouvrages philosophiques consacrés depuis vingt cinq siècles à la démocratie.


Illustrations et photos : Poster-citation par Marion Boucharlat (cc) pour Owni ; Texture par Sarai Fotography (cc) ; Portrait d’Alexis de Tocquville par Théodore Chassériau via Wikimedia Commons (Domaine Public)

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Ground Zero: voyage au pays du festival hardcore http://owni.fr/2010/09/17/ground-zero-voyage-au-pays-du-festival-hardcore/ http://owni.fr/2010/09/17/ground-zero-voyage-au-pays-du-festival-hardcore/#comments Fri, 17 Sep 2010 08:55:33 +0000 Florian Pittion-Rossillon http://owni.fr/?p=26576 Le New Clubbing trouve en l’été un allié de poids. C’est à cette période que les festivals Techno parsemant le territoire de nos voisins européens entretiennent le mythe d’un ailleurs festif aux allures d’usine à fun. La France, terre sainte de l’immobilisme, fournit la House Nation en troupes fraîches prête à l’expatriation revigorante. Ground Zero, un des festivals hollandais les plus en vue, est une destination prisée par tous les européens voulant commencer l’été en beauté – et en dansant.

En route pour Ground Zero 2010 : dancefloor, stations-services, jetons-boissons et Djs.

Mise en bouche

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ground Zero fait la part belle aux genres durs de la Techno : plusieurs variantes de Hardcore y sont représentées. Mais on peut y entendre également des légendes de la House et de la Rave des années 90… dont les rythmes colorés donnent la cadence à un cadre festif proche de la fête foraine.



Ground Zero a été créé en 2006 par UDC et Multigroove. La cinquième édition, en 2010, c’est :

  • 9 scènes et plus de 100 DJs et livers
  • Des styles musicaux allant de la House old-school au Hardcore
  • Plus de 20 000 personnes réunies de 21h le samedi 3 juillet 2010 à 7h le dimanche 4 juillet 2010.
  • Une direction artistique assurée par DJ Dano, une légende de la rave
  • 45 euros l’entrée; 2,50 euros le soft drink et la bière
  • Une grande roue

Le road trip

Le New Clubbing, pour qui l’Europe est un dancefloor géant, revitalise le mythe de la route cher aux beatniks. Bien sûr, si en 2010 l’aventure n’est pas sur le bitume mais au bout de celui-ci, il reste que les 549km entre Paris et Bussloo (NL) sont ponctués de rituels précédant la fête. Ainsi, les stations-service deviennent le lieu d’enthousiasmes préliminaires : il n’est pas un distributeur de café en plastique de l’A1 qui ne connaisse les noms d’au moins 200 DJs pour les avoir entendus scander par des fans en fusion.

Car le New Clubbing optimise la consommation de la fête : chaque party people a préparé son line-up idéal et le confronte à celui de ses collègues festifs, chacun valorisant ses choix par la citation d’expériences passées. La crédibilité d’un New Clubber passe aussi par l’énumération de mix de folie joués par des DJ mythiques dans des soirées légendaires. A quel degré peux-tu t’approprier le mythe?

Quoi qu’il en soit, tout adapté qu’il soit à l’ultra-paramétrage de la vie moderne, le New Clubbing reste l’expression la plus agitée de ce qui fait la valeur de la fête : l’inattendu, le non-gérable, l’anti-rationnel.

Bref, le New Clubbing est une réalité sociologique qui reste fun.

En France, ces dernières années, les stations service ont fait un bond en matière d’aménagement et de services. Le quasi-monopole de Daunat sur les sandwichs pain de mie n’enlève rien au bonheur de pouvoir, depuis peu, se procurer du Red Bull en toute légalité.

En Belgique, sur l’axe Gent-Antwerpen (Gand-Anvers), les stations sont rares et de niveau disparate. Le français prendra soin de signaler son origine par d’explicites références gauloises dans son discours, au risque, le cas échéant, de passer pour un wallon, ce qui auprès des flamands schismatiques est générateur d’ambiances refroidies.

En Hollande, on trouve dans les stations des distributeurs de saucisses chaudes et les toilettes sont payantes. Même avant la démocratisation des GPS, il était facile d’aller festoyer en Hollande car le pays est petit et quadrillé serré par les autoroutes. On pouvait louper la sortie sans autres conséquences que d’avoir à traverser des villages où les gens se meuvent en vélo.

Le festival

Les rock-critics ont raison : la Techno n’a pas à supporter ce fardeau de la pose rebelle avortée qui est un pilier du marketing rock. En tant que plaisir moderne, la Techno vit bien son hédonisme à l’industrialisation marketée. Sauf en France , pays crispé sur le souvenir douloureux des teknivals.

A Ground Zero, Bussloo, Hollande, tout est prêt ce soir pour accueillir 20000 danseurs. Plus de 100 DJs donneront leur meilleur, chargés de mettre en œuvre la promesse d’ambiance d’un marketing bien rôdé. Car cela fait longtemps que les professionnels de la Techno savent que l’identité d’un évènement ne passe pas seulement par l’énumération des artistes qui s’y produisent. Le mythe du DJ a son importance. Le DJ de musique dancefloor : un peu showman, un peu shaman, de la bogossité, une attitude bien évidemment, tout ça lié par le talent, et zou ! La loi du Kick-Tout-Puissant fait le reste en distillant ses commandements à travers les gestes agiles du DJ sur sa table de mixage.

A noter que telle petite sauterie n’est rendue possible que par une auto-discipline aigue des publics. Avoir accès, pour 45 euros, au meilleur des prestations artistiques, techniques et d’accueil, se mérite au prix d’une absence totale de débordements. Ce que garantissent également une sécurité très ferme à l’entrée et la présence d’un poste de police à l’intérieur même du festival. Tant pis pour les ouins-ouins libertaires pour qui la Techno a été, en d’autres temps, le prétexte au n’importe quoi généralisé et au laisser-faire systématique.

Les artistes français

L’édition 2010 de Ground Zero se distingue aussi par une grosse présence d’artistes français, grâce notamment à l’action d’un agent français précurseur: Insane Bookings. La Hollande étant la Terre Promise de la dance music, et la scène Techno française n’ayant pas toujours offert beaucoup de perspectives à ses différents acteurs, les artistes français montreront ce soir une détermination de chiens de l’enfer prêts aux dernières extrémités. Au programme : Radium, Sonam, Kill Em All, Manu le Malin, IOM Factory, Speedloader, Dr Macabre, AK47, Tieum, Laurent Ho et Fight.

Y-a-t-il un style de mix « à la française » ? Sans doute. Là où les hollandais pratiquent des enchaînements courts très basés sur les cuts, les français expriment en général un certains lyrisme. Les enchaînement peuvent être plus longs, plus personnels aussi, la longueur de temps pouvant conférer une dimension ésotérique à un mix bien mené. Autrement dit, on entendrait presque de la furia rimbaldienne dans la musique de ces artistes.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce 3 juillet à Ground Zero, les beats seront lourds et les mix vicieux. Personne n’est là pour badiner. Faut que ça tape.

Le public

Ca tombe bien, cela fait des mois que le public se conditionne pour manger du beat. Si les hollandais sont majoritaires, les français, allemands et italiens sont nombreux. Et on trouve bien sûr des anglais, des suisses, et de nombreuses autres nationalités. Qu’on se le dise : la Hollande est depuis 25 ans l’épicentre de l’évènementiel Techno. C’est pourquoi ce soir à Ground Zero, le public a de 18 à 45 ans… Les moins de 30 ans sont les plus nombreux, mais ce sont bien plusieurs générations festives qui se mélangent dans le Grand Bain Rythmique Electronique.

Et, dans cette chaude ambiance, les occasionnels côtoient les experts, les alternatifs trinquent avec les clubbers, les gabbers fraternisent avec les houseux. Car, loin des tentations sectaristes très au goût du jour en France, les organisateurs de Ground Zero savent que le mélange des publics est une des clés du succès.

La transmission de l’ambiance

Pour parfaire ce dispositif mettant en scène le mythe Techno tout en le nourrissant, rien de mieux que la perpétuation de la mémoire grâce aux serveurs et aux disques durs.
Car, avec internet et les transports low-cost, la vidéo est la troisième variable de l’équation – sans inconnue – du New Clubbing.
Sur DVD ou sur une chaîne YouTube, les heures d’images captées toute la nuit par l’organisation rajouteront une couche au mythe. Le « J’y étais » devenu composante statutaire dans la culture New Clubbing est en effet un levier marketing fort.

L’explosion de la vidéo amateur a aussi sa responsabilité dans le développement de la culture New Clubbing. Autour des vidéos officielles (leur image HD, leur son propre, leur réalisation narrative) se grefferont des nuages de vidéos personnelles révélant l’intensité de l’ambiance dans tout son remuant fouillis. Image sautante, son saturé ? Par grave : le mythe est à portée de mémoire d’Iphone.
Alors même qu’il est la norme de penser que la Techno est une musique ennuyeuse à regarder, c’est grâce à la vidéo qu’elle a répandu son règne sur le monde festif.

OK boys and girls ! La Techno est le rythme du train festif traversant vos vies d’androïde occidental perclus d’engrenages et de routines.
Les DJ dévient le convoi du tracé initialement prévu.
Et Ground Zero 2010 fut une gare volcanique et douce, conviviale et agitée : la débauche par la danse.
L’ennui rôde : dansons !

> Article initialement publié sur Culture DJ, le blog de DJ Speedloader, aka Florian Pittion Rossillon

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